C'est la mesure dont tout le monde parlera à la table du dîner de rentrée, et personne ne sait encore la décrire correctement. Le 1er septembre, la France devient le premier État de l'Union européenne à fermer l'accès des grandes plateformes sociales aux moins de 15 ans. Le texte a été adopté le 21 juillet par les deux chambres. Il ne prévoit pourtant pas la fermeture immédiate des comptes d'adolescents : ce que beaucoup de parents ont compris de travers.
Deux dates, deux régimes
Le calendrier retenu procède en deux temps. À partir de septembre, les plateformes concernées devront empêcher les moins de 15 ans d'ouvrir un nouveau profil. Les comptes déjà actifs continueront de fonctionner pendant cette première période. Le basculement réel intervient le 1er janvier 2027 : la règle s'appliquera alors aussi aux profils existants. Autrement dit, l'adolescent qui a créé son compte en juillet ne le conservera pas indéfiniment ; il gagne quatre mois.
Cette progressivité n'est pas une faveur faite aux plateformes. Elle laisse le temps de construire la brique technique qui manque toujours : la vérification de l'âge. Or celle-ci ne concerne pas seulement les mineurs. Pour savoir qui a moins de 15 ans, il faut être capable de savoir quel âge a tout le monde, adultes compris.
Prouver son âge sans se déshabiller
Trois familles de solutions circulent : la pièce d'identité, l'analyse faciale estimant une tranche d'âge, et les signaux comportementaux — ancienneté du compte, réseau de contacts, usages. Aucune n'est neutre. La première suppose de confier un document officiel à une entreprise privée ; la deuxième repose sur une estimation statistique dont la marge d'erreur augmente précisément autour de 15 ans ; la troisième revient à profiler pour protéger.
La loi protège les mineurs en demandant à 68 millions de personnes de prouver qui elles sont. C'est un arbitrage, pas une évidence.
Le dossier se joue aussi à Bruxelles, sous le régime du Digital Services Act, qui encadre la collecte de données sensibles. Un dispositif français trop gourmand en données pourrait se heurter au droit européen avant même d'avoir prouvé son efficacité.
L'exemple australien refroidit les enthousiasmes
Le précédent invoqué par les opposants est instructif : selon le régulateur australien cité dans les débats, environ 70 % des moins de 16 ans continuent d'accéder aux services qui leur sont interdits. Une interdiction n'est pas une porte fermée, c'est un obstacle — que les adolescents, historiquement, sont plutôt doués pour contourner.
Gabriel Attal a d'ailleurs relancé la discussion mi-août en appelant à consulter directement les Français sur le sujet, signe que la mesure n'est pas aussi consensuelle qu'elle en a l'air une fois sortie de l'hémicycle.
Ce que disent les usages
- 62 % des 10-14 ans utilisent régulièrement TikTok en France, selon une étude Qustodio.
- TikTok est le réseau où le temps passé est le plus élevé : 1 h 33 par jour en moyenne sur Android, contre 1 h 16 pour YouTube et 1 h 14 pour Instagram (Digital Report France 2026, We Are Social).
- L'OCDE, dans un rapport récent, refuse de diaboliser les plateformes et plaide pour un apprentissage de l'usage responsable plutôt que pour l'interdiction seule.
Ce que l'interdiction ne fera pas
Les inquiétudes qui ont porté le texte sont réelles et documentées : addiction attentionnelle, cyberharcèlement, exposition à des contenus violents, effets sur la santé mentale des adolescents. Mais aucune loi ne remplace trois choses : l'éducation au numérique à l'école, la pression réglementaire continue sur la conception même des applications, et l'accompagnement des familles, qui découvrent souvent le problème quand il est déjà installé.
Reste une inconnue de calendrier. Entre le 1er septembre et le 1er janvier, des millions de comptes adolescents vivront dans un régime transitoire. C'est là, plus que dans les débats parlementaires, que se jouera la crédibilité de la mesure.